Les raisins sont verts... mais l'appel n'est pas loin

Publié le 17 Juin 2010

 

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                                                                photo (c) Luciamel 

 

Pourquoi, dans le métro, sont-ce le plus souvent les jeunes hommes basanés, ou les femmes, qui sont bien élevés ? Je ne compte plus les fois où tel homme costume-cravaté, et lisant Le Monde, se précipite pour me doubler et prendre la place vers laquelle je me dirigeais. Aujourd'hui, pour varier, IL arborait l'Equipe, puis Le ParisienLa rançon de l'égalité, me dis-je... ou le comble de la goujaterie. 


Hier, au Petit Théâtre de Paris, j'ai redécouvert la modernité du texte de Molière sur Les Femmes Savantes, et si dans la salle les jeunes femmes riaient (surtout elles) c'était pour se moquer d'Armande (la "savante") et lui préférer sa soeur Henriette, celle qui affirme que le destin d'une femme est de se vouer à la matière (à un mari, à une famille) et non à l'esprit. Il m'a même semblé, mais ce n'est qu'une impression, que ces Henriette... modernes, étaient plus assurées dans leur choix que celle de Molière. Elles sont prêtes, comme le craint Elisabeth Badinter, à consacrer leur vie à un foyer tout en laissant leur mari déclamer qu'il ne supporte pas qu'une femme soit savante et veuille que cela se sache, qu'il la préfère ignorante, ou du moins qu'elle se cache (Clitandre). Elles ont ri de bon coeur quand la servante demande qu'un mari soit un coq et commande à la poule...


Fort heureusement, l'esprit de Molière était présent dans le choix du metteur en scène de faire jouer, comme ce le fut à la création de la pièce, le rôle de la mère "dominatrice" (aujourd'hui on dirait castratrice) par un homme (Jean-Laurent Cochet, époustouflant de drôlerie, de second degré, d'ironie). 

 


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                                                                photo (c) Luciamel

 

 

 

ARMANDE
Mon Dieu, que votre esprit est d'un étage bas!
Que vous jouez au monde un petit personnage,
De vous claquemurer aux choses du ménage,
Et de n'entrevoir point de plaisirs plus touchants,
30 Qu'un idole d'époux, et des marmots d'enfants!
Laissez aux gens grossiers, aux personnes vulgaires,
Les bas amusements de ces sortes d'affaires.
À de plus hauts objets élevez vos désirs,
Songez à prendre un goût des plus nobles plaisirs,
35 Et traitant de mépris les sens et la matière,
À l'esprit comme nous donnez-vous toute entière:
Vous avez notre mère en exemple à vos yeux,
Que du nom de savante on honore en tous lieux,
Tâchez ainsi que moi de vous montrer sa fille,
40 Aspirez aux clartés qui sont dans la famille,
Et vous rendez sensible aux charmantes douceurs
Que l'amour de l'étude épanche dans les coeurs:
Loin d'être aux lois d'un homme en esclave asservie;
Mariez-vous, ma soeur, à la philosophie,
45 Qui nous monte au-dessus de tout le genre humain,
Et donne à la raison l'empire souverain,
Soumettant à ses lois la partie animale
Dont l'appétit grossier aux bêtes nous ravale.
Ce sont là les beaux feux, les doux attachements,
50 Qui doivent de la vie occuper les moments;
Et les soins où je vois tant de femmes sensibles,
Me paraissent aux yeux des pauvretés horribles.

HENRIETTE
Le Ciel, dont nous voyons que l'ordre est tout-puissant,
Pour différents emplois nous fabrique en naissant;
55 Et tout esprit n'est pas composé d'une étoffe
Qui se trouve taillée à faire un philosophe.
Si le vôtre est né propre aux élévations
Où montent des savants les spéculations,
Le mien est fait, ma soeur, pour aller terre à terre,
60 Et dans les petits soins son faible se resserre.
Ne troublons point du Ciel les justes règlements,
Et de nos deux instincts suivons les mouvements;
Habitez par l'essor d'un grand et beau génie,
Les hautes régions de la philosophie,
65 Tandis que mon esprit se tenant ici-bas,
Goûtera de l'hymen les terrestres appas.
Ainsi dans nos desseins l'une à l'autre contraire,
Nous saurons toutes deux imiter notre mère;
Vous, du côté de l'âme et des nobles désirs,
70 Moi, du côté des sens et des grossiers plaisirs;
Vous, aux productions d'esprit et de lumière,
Moi, dans celles, ma soeur, qui sont de la matière.


 

 

Avec tous leurs excès, ce sont bien ces femmes savantes dont nous devrions suivre l'exemple, et non pas ces Henriette, ou cette servante, qui veulent nous maintenir à la place de la "bonne mère de famille"... Et, s'il le faut, renonçons aux Clitandre, car ils ne valent guère mieux que les Trissotin (la différence étant que les uns lisent Le Monde et les autres le Parisien). Réjouissons-nous si un jour nous avons la chance de rencontrer un Molière... (mais ça ne court pas les rues). 

 


Attendons, s'il le faut, encore 350 ans (la pièce fut jouée pour la première fois au Théâtre du Palais Royal, le 11 mars 1672) pour qu'un être humain n'ait plus à lutter (et à choisir) entre ces différents rôles. 


 

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                                                                    photo (c) Luciamel 

 

 

Si les raisins sont encore verts... et nous disent : patience ! attends encore avant de boire le vin (photo prise en sortant de l'école...), en rentrant du théâtre hier, j'ai trouvé sur mon chemin l'appel du 18 juin, appel à la résistance, appel à la liberté. 


 

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                                                               photos (c) Luciamel 


 

 


Rédigé par Luciamel

Publié dans #arts - livres - films -spectacles

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lucia mel 20/06/2010 00:27



@Suzanne : oui, je m'en suis émue sur ma page FaceBook, et puis je crois que pour son oeuvre c'est une très belle chose qui vient d'arriver. Je lisais aujourd'hui une page du Monde à ce
propos : sa mort il l'avait déjà vécue, il en parlait sans retenue (il avait eu un "collapsus organique total" en 2007, qui l'avait laissé dans l'Intermittence de la
mort, titre d'un de ses romans). J'espère qu'on le considérera désormais un peu mieux au Portugal. Merci pour ta venue, cela me touche. Je n'écrirai pas de billet sur ce sujet, car
ailleurs (Le Monde, Courrier International, mais pas l'Equipe... et toute la blogosphère lusophile) de très belles choses sont dites, et puis je l'avais cité déjà... et
ça n'avait ému personne... je vais donc me citer moi-même : 


http://www.luciamel.com/article-19588839.html


 


http://www.luciamel.com/article-29552687.html


 


Je n'attends pas que Manoel de Oliveira soit mort pour en parler, ou pour l'apprécier, car combien de génies ont besoin d'être morts pour être entendus (combien de marins, combien de
capitaines...). Et ce n'est ni bien ni mal, c'est ainsi. 


J'avais eu la chance de l'écouter un jour à la FNAC, il était venu parler d'un de ses romans. Je crois qu'il n'aurait pas renié ceci : 


 


"Oh ! combien de marins, combien de capitaines
Qui sont partis joyeux pour des courses lointaines,
Dans ce morne horizon se sont évanouis !
Combien ont disparu, dure et triste fortune !
Dans une mer sans fond, par une nuit sans lune,
Sous l'aveugle océan à jamais enfouis !

"Combien de patrons morts avec leurs équipages !
L'ouragan de leur vie a pris toutes les pages
Et d'un souffle il a tout dispersé sur les flots !
Nul ne saura leur fin dans l'abîme plongée.
Chaque vague en passant d'un butin s'est chargée ;
L'une a saisi l'esquif, l'autre les matelots !

Nul ne sait votre sort, pauvres têtes perdues !
Vous roulez à travers les sombres étendues,
Heurtant de vos fronts morts des écueils inconnus. 
Oh ! que de vieux parents, qui n'avaient plus qu'un rêve,
Sont morts en attendant tous les jours sur la grève
Ceux qui ne sont pas revenus !" (Victor Hugo)






Suzanne 19/06/2010 15:34



Saramago est mort hier.


 



lucia mel 18/06/2010 23:47



@Olympe : cette ambiguïté était sidérante, car qui joue à être qui finalement ?... et c'est Molière qui rit de nous voir rire.


 


@Mtislav : la mise en page ne me plaît pas, mais j'ai eu des soucis de prévisualisation... alors, je laisse tel quel, mais j'aime bien aussi ce repère des vers qui renvoie au texte de la pièce (à
retrouver dans son intégralité sous le lien indiqué dans le billet). 



mtislav 18/06/2010 00:39



J'aime bien la numérotation des lignes dans l'extrait !



olympe 17/06/2010 21:03



Jean Laurent Cochet dans le role de la mère ? j'imagine ...