Il l'a appelé La lettre volée. J'avais eu l'idée, le deuxième jour de pose, pour mon portrait, de suggérer au
peintre de tenir à la main, non pas un livre, mais un coupe-papier, celui entraperçu la fois précédente sur son bureau. Il trouva cela intéressant et pensa à aussi
représenter une lettre entre mes mains. La lettre, symbole si fréquent en peinture, m'indiqua-t-il.
Ce portrait avait déjà une histoire, Henri me l'avait proposé au moment même où Zoltan
entreprenait celui d'Elisa, pour le bas relief qui sera bientôt placé sur sa tombe. Henri n'était au courant de rien. Seul le destin agissait.
Mon visage de trois-quarts, le regard perdu au loin, était comme le reflet inversé de celle qui était partie de l'autre côté, elle, tournée vers l'océan, moi, la cherchant dans l'indéfini.
Ce soir-là, je retrouvai Lucas, il m'entretint d'une lettre qu'il avait écrite à sa mère décédée (sur les conseils de son psychologue), il se demandait où il allait pouvoir la placer. Je lui
fis la description du tableau réalisé l'après-midi même, celui où une lettre était apparue entre mes mains. La coïncidence l'intrigua.
Tout d'abord, le visage, stylisé au noir du Japon, donnait une impression mystérieuse, celle d'un film noir des années 40-50, cette femme était plutôt celle "au couteau", celle qui, un
jour de randonnée, avait voulu se protéger d'un importun surgi d'une voiture au détour d'un chemin... Puis, l'artiste y mit de la chair, les traits s'adoucirent, même les cheveux (encore assez
bruns) du modèle, blanchirent sous le regard visionnaire du peintre-médium. Elle ne semblait plus désespérée, ni en colère, car elle avait fait parvenir son message, sans doute, de l'autre
côté...
J'ai revu mon portrait aujourd'hui, le noir du Japon a traversé la couche de chair rose... le visage s'est légèrement durci, comme crispé... face à un océan...
d'incertitude.
Je me demande ce qu'elle regarde vraiment cette femme, ce qu'elle a aperçu au loin... ou ce qu'elle ne parvient pas à distinguer. Quoi, ou Qui ?
Derniers Commentaires